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22/11/2008

TEXTE 3- de Thècle Orsmundi

 

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Les yeux s’entre’ ouvrent, le songe s’éloigne. Elle revient de la nuée opaque. Elle sort de là-bas, s’étire, elle fait l’araignée, va chercher les quatre coins du lit avec ses mains, ses pieds, elle sourit et s’étonne de n’être pas bout de bois, ou bout de ficelle, elle est donc bien chair, à nouveau.

Nouveau matin.

Contente, surprise, voire étonnée de cet elle-même encore là, elle se lève en silence. Personne autour.

Sept heures. L’oreiller tout chaud, qu’elle pose tel un pain mou sur la rembarde du balcon, les draps qu’elle pousse pour laisser baîller le lit avant que de le refermer pour le soir.

Le silence de la ruelle à cette heure-là, la lenteur du temps qui va s’affermir peu à peu.

Petit-déjeuner. Laisser venir le jour, laisser monter la soif d’être dans ce jour ni bois, ni ficelle.

Pas de présence à qui conter le rêve-film qui se déroule encore sur le mur d’en face, pas de son de voix pour enrayer le mouvement diffus. Comme toujours les gestes boucles, qui font et refont, avec sagesse et attention, dans le seul son de ses gestes.

Pas d’homme dans sa couche, pas d’enfant dans les étages, depuis toujours. Un nouveau jour tout entier à transformer la pelote en plat ouvrage, juste dix heures pour accomplir la suite. Sans cesse reprendre la suite et l’allonger, l’allonger pour lui donner une forme précise, qui sera peut-être rond ou bien carré, elle ne sait pas, c’est ce qui l’amuse.

Elle étend le linge, nettoie bol et cuillère, s’habille. Douces pensées que celles qui rejouent la même scène.

Du facteur, en avance ce matin, vient une lettre papier.

L’état donne nouvelles de la tutelle qui désoblige à vivre.

Douce, douce journée, qui donne la main à celle d’hier, d’avant-hier, d’avant avant-hier aussi. La pelote déroule, les jambes parallèles, le cerveau qui survole et l’heure de déjeuner, déjà.

La télévision apporte un mouvement qui n’est que la vie des autres, elle vibre à certaines images, le cou, souple, suit une onde rouge ou jaune qui provient de l’écran. Elle crochète au bruit du monde, là-bas, aussi lointain que ce qu’elle voit quand elle dort.

Des publicités s’agitent, trépignent, longues, longues ces réclames de ce dont elle n’a pas besoin : chewing-gum qui fait se lever les soleil, yaourts guérisseurs,  jouets humains,  humains gâteaux,  gâteaux voitures moitié biscuit-moitié chocolat,  animaux banques,  lessives ogres , sucreries sans fin, encore sucreries, téléphones qui voient, voitures qui pensent…. Elle sourit à tout ce bruit. Elle sourit et poursuit. Son ouvrage a un sens, puisqu’elle le vit au rythme des autres, au rythme du monde qui est de l’autre côté.

La pluie s’installe à son oreille, il faut enlever le linge, non, après tout il sèchera demain, qu’importe le temps qu’il faudra, il sèchera bien un jour. Demain elle sera encore là, en même temps que le reste.

Son ventre plein, elle regarde l’écran où des gens s’embrassent, se frappent, rient, meurent, bougent dans des sentiments qui ne la gênent pas, qu’elle ne reconnaît pas. Elle ne voit pas très bien pourquoi ils font tout cela. Elle les trouve bien agités, et toutes leurs mains qui prennent et puis s’évident aussi vite, tous ces corps qui marchent, courent, repartent, rient, la regardent. Elle regarde ses jambes à elle qui jamais ne se sont ouvertes à l’homme ou à l’enfant. 

Elle entend l’écran : deux jeunes hommes y vivent un instant, elle entend des mots inconnus : «  test, …maladie, passera pas  » , elle pense à ces mots en crochetant. Elle s’arrête, suspend son geste . Tout de même, qu’est-ce que c’est que ça ?. Est-ce quelque chose qu’elle a ?.

Elle se lève, enfile sa veste de drap, va à la mairie et interroge. Là, on lui dit d’aller à la pharmacie. Elle y va. A la pharmacie, on lui donne une adresse, elle y va.

A l’adresse donnée, une dame agitée lui pose des questions, elle y répond. La dame toute maigrichonne la regarde bizarrement et avec un haussement d’épaule et de sourcil simultané lui montre de la main une pièce où il n’y a qu’un fauteuil, un lavabo, et une table; elle observe les objets.

Elle s’asseoit.

La dame revient en gesticulant, lui relève la manche rapidement, avec un élastique, elle lui serre le haut du bras, lui tapote fermement la pliure, puis enfonce une aiguille dans la peau.

Cela fait un peu mal, elle grimace lorsque l’aiguille entre, puis elle est bouche béée, c’est tellement beau, ce rouge qu’elle a, là, et qui si bien reste en elle sans se défiler…sa mère, lorsqu’enfant elle s’était coupée un bout de doigt, lui avait appris des mots, qu’elle chantait en berçeuse parfois, ces mots lui reviennent alors qu’arrondit dans ce siège aux accoudoirs rembourrés, elle a le regard fixé sur un poster qui représente des tournesols ébourriffés et la longue aiguille, toute raide dans son bras, la tient… elle entend, loin du rythme ignoré qui lui pompait son sang et remplit une éprouvette :

« …Le bouillon de mon sang dans lequel je patauge

Est mon chantre, ma laine, mes femmes.

Il est sans croûte. Il s’enchante, il s’épand.

Il m’emplit de vitres, de granits, de tessons.

Il me déchire. Je vis dans les éclats.

Dans la toux, dans l’atroce, dans la transe

Il construit mes châteaux,

Dans des toiles, dans des trames, dans des tâches

Il les illumine. »

Lorsque sa mère lui chantait cette complainte, elle finissait toujours par dire, comme une enfant de primaire :« Henri Michaux, Plume »... Elle le connaît bien son sang, elle le voit tous les mois qui vient du bas d’elle, elle s’en occupe alors très bien et parfois même, elle touche la source de l’écoulement. Elle a toujours un peu peur que le sang ne s’arrête pas de couler et elle se voit parfois toute vide, comme un ballon dégonflé, elle se voit étalée sur sa chaise, comme son gilet lorsqu’elle le fait sécher à plat, tout sans rien, tout laissé sans le sang et la viande d’elle, à l’intérieur pour le tenir, ça la fait rire cette image.

Après elle retourne chez elle, et ne se demande pas ce qui se passera.

Quelques jours plus tard,  on l’appelle, on lui dit qu’elle «  l’a  ». Elle sourit. Elle a quelque chose qu’elle ne savait pas, quelle joie !.

On lui dit qu’elle doit revenir chercher ses résultats. Là-bas la dame dit à un monsieur de venir, le monsieur, très bougon, s’énerve devant son sourire, il lui dit que c’est grave, que c’est très sérieux, qu’elle doit absolument aller chez le docteur, que cela ne se guérit pas. Elle, elle ne comprend pas, elle n’a rien fait pour ça. On se tait devant son sourire, on lui rit au nez d’un air sournois. Elle s’attriste, se demande pourquoi.

Le docteur la voit, l’interroge et lui non plus ne comprend pas. Elle n’a jamais été opérée, n’a jamais eu d’homme dans son lit, elle n’a même  jamais été embrassée et encore moins touchée et pourtant, elle l’a.

« Mais enfin- dit le médecin contrarié – pourquoi êtes-vous venue faire ce test ? ».

« je regardais la télévision – répondit-elle – j’ai vu une publicité avec deux garçons qui disaient ce mot là : virus, j’ai trouvé ça bizarre comme mot et puis je me suis demandé si je pouvais avoir cette chose-là et où ça s’achète ?».

Le médecin lui prend les mains et en penchant la tête sur le côté – et là, elle sourit, il ressemble au chat de la voisine lorsqu’au matin il revient de ses combats nocturnes en lèchant ses plaies, et qu’il la regarde poser son oreiller, avec ces même yeux tristes et sa tête pareillement penchée - il dit : « vous l’avez en tout cas ».

 

Bien vite certains scientifiques s’emparent de ce cas et très sérieusement avancent une thèse : la publicité aurait-elle -  à cause de  son exploitation anarchique - développé une forme d’intelligence et d’énergie capable de générer, hors de l’écran, des connections virales compatibles avec l’être humain ?. Et si tel est le cas, pourquoi vers cette femme ?.

Le débat s’enfle et déborde vite les autorités de l’audiovisuel, les responsables du spot diffusé sont renvoyés, les syndicats s’en mêlent, certains hommes politiques - y voyant leur intérêt – rentrent dans les rouages de ce chaos et s’y enlisent. L’affaire se répand en Europe et traverse les océans, bientôt c’est presque la planète qui s’enflamme !.  

 

 

Depuis, on peut dire qu’elle est un cas, les docteurs la font voyager partout, certains qui habitent très loin doutent, ne le croient pas, viennent la voir, alors ils revérifient tout et tout le temps : l’hymen et le dossier médical, depuis sa naissance, l’enfance et la parenté, l’adolescence, ils cherchent partout. Elle, elle sourit, ces gens-là sont bizarres, qui s’agitent et débatent autour d’elle comme ça.

Elle, maintenant, elle se lève le matin dans des pays qu’elle ne connaît pas, avec dans son sang quelque chose qu’elle a, mais qu’elle ne sent pas et qui, paraît-il la tuera, ou peut-être pas. Même le Vatican en parle, toute l’église est en émoi, vous pensez, on a jamais vu ça.

Et puis un jour on lui d’aller à un endroit, que là-bas elle se reposera, qu’ elle crochètera en paix, sans tracas. Alors elle y va. Sur la plaque de l’entrée elle arrive à déchiffrer :

« Ici vit Sainte-Eulalie, atteinte du virus sans pour autant qu’on explique pourquoi ».

Depuis elle crochète sans tracas, en s’étonnant chaque jour de n’être ni ficelle, ni bois.

 

Thècle Orsmundi, pour Anne Vanier-drüssel.

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